D'après un article de Jacqueline Schaeffer, Que veut la femme ? ou le scandale du féminin, in Clés pour le féminin, Débats de psychanalyse de la Revue française de Psychanalyse, 1999, p. 25 à 40, dont sont extraits les citations.
Cette théorisation vient compléter et dépasser les découvertes freudiennes en ce qui concerne la conceptualisation de la sexualité génitale. Contrairement au Freud d'après 1920 qui, " 'pour se débarrasser de son obsession de l'économique', ne théorise plus les grandes quantités d'excitation que sous l'angle de la compulsion de répétition et de la pulsion de mort' " (p.30), Jacqueline Schaeffer défend la thèse que "plus le moi admet de pulsion sexuelle en son sein, plus il est riche et mieux il vit" (p.26). Puisque l'idée paraît simple, prenons le temps de l'examiner :
1 - "La poussée constante de la libido"
- C'est une "énergie non liée, et un défilement incessant des quantums d'affect le long des chaînes
de représentations, tel qu'aucune représentation ne saurait l'arrêter" (p.26)
- Elle "mobilise et génère des fantasmes, des représentations d'objets internes, des modalités
d'identification, et surtout un type particulier d'investissement d'objet" (p.26)
- Le ressenti qu'elle génère est "nécessairement effractif" (p.27). Ce ressenti d'effraction
appelle donc des solutions.
- Elle est le maître en la demeure : le moi lui est soumis.
2 - "La triple solution et les trois pôles du moi" (p.27)
"Si le moi est nécessairement effracté par la poussée constante, il ne peut être régi constamment par elle. Il doit se périodiser, en transformant, fractionnant, triant, qualifiant, temporisant cette poussée constante. Il peut se laisser ouvrir à la pulsion un peu, beaucoup, à la folie ou pas du tout, selon une triple solution, toujours combinée, dont la dominance dépend de la qualité de l'analité, de sa capacité d'ouverture :
- il en accepte une partie et négocie : c'est la solution névrotique, au pôle "anal"
du moi ;
- il se refuse coûte que coûte et se ferme à l'invasion pulsionnelle : c'est la solution
répressive (...) ; c'est le pôle du moi que nous proposons de nommer "fécal" ;
- il s'ouvre et se soumet coûte que coûte : c'est la "solution pulsionnelle", introjective,
au pôle "libidinal" du moi. Le moi admet alors de grandes quantités d'excitations non liées.
C'est cette "solution pulsionnelle" qui permet au moi de s'abandonner à des expériences de possession, d'extase, de perte et d'effacement des limites, de passivité." (p.27,28)
3 - Travail psychique de l'homme et de la femme
C'est ce travail qui assure "l'accès à la différence des sexes, et son maintien", ainsi que "la constitution de l'identité psychosexuelle" (p. 29)
a) Travail du masculin
- L'homme comme la femme est soumis à la poussée constante libidinale qu'il doit avoir introjecté
(il doit avoir laissé son moi pénétré par la poussée constante). Cela suppose chez lui aussi un
masochisme érotique psychique, pour "se démettre, pour un temps, du pôle anal, fécal ou phallique
de son moi" (p.35)
- C'est lui qui va porter cette poussée constante libidinale dans le corps de la femme. "il devra
affronter, chez la femme, son conflit entre libido et analité" (p.31)
- La difficulté pour l'homme est de ne pas "se contenter de fonctionner selon un régime périodisé"
(orgasme) alors même que son principe de plaisir le conduirait en ce sens. Il doit désirer la femme
avec un "pénis libidinal" (p.33). Il se trouve confronté, sur ce chemin, à "sa peur de la mère
archaïque, celle de sa propre jouissance ou de celle de la femme" (p.33). Il doit "surmonter les
fantasmes prégénitaux d'un pénis qui tend surtout à vérifier sa solidité dans la relation
sexuelle" (p.35). Il y gagne "la découverte et la création du féminin de la femme" ; il a la
charge de cette création (p.33). Mais aussi, "le moi de l'homme se trouve également très
enrichi d'avoir acquis un pénis libidinal, à désir constant, qui peut l'éloigner des
angoisses d'un 'petit objet détachable', 'verge d'excrément' ou phallus menacé de castration"
(p.36)
- A chaque acte sexuel, l'homme est amené à reconvoquer l'angoisse, sans rendre "anodine la
violence en la diluant dans une sexualité de gentillesse et de 'morale sexuelle civilisée' (Freud)"
(p.33)
b) Travail du féminin
La pulsion sexuelle est "à la fois ce qui nourrit et effracte le psychisme" (p.30). Elle effracte d'abord et nourrit ensuite. L'effraction est à entendre comme étant le moment où le moi de la femme s'abandonne. Cette effraction nécessite un travail psychique particulier :
- élaboration des angoisses d'intrusion prégénitale en angoisses de pénétration génitale
- érotisation de l'effraction nourricière (= masochisme érotique) "Les rêveries de pénétration
constante des adolescentes pourront y préparer" (p. 30)
- C'est le masochisme érotique psychique qui prend le relai du moi pendant la déliaison de
celui-ci.(p.38)
- Le conflit chez la femme est conflit entre libido et analité. Sa solution génitale réside dans
la défaite de cette analité.
4 - Les avantages de la "liaison par la pulsion" (p.34)
- Elargissement du moi (p.34)
"La déliaison n'est, bien évidemment, que passagère ; il ne s'agit pas d'une expérience
psychotique. Cette déliaison permet la meilleure des reliaisons, "liaison par la pulsion"
(C. Goldstein, 1995), parce qu'elle élargit les limites du moi et le dote du plus grand nombre de
représentations, les mieux affectées. Elle arme le psychisme de la force de la pulsion elle-même."
(p.34)
- Réalisation de "la promesse du père oedipien" (p.36)
La promesse est tenue dans "l'ordre érotique et non seulement par la substitution d'un bébé au
manque phallique", ce qui "nous semble pouvoir arracher la femme à sa pathologie narcissique
et à sa fixation passionnelle à la mère archaïque".
- Gain économique par rapport à la solution névrotique (p.37)
Alors que l'analité doit toujours trouver de nouveaux contre-investissements pour contenir "la part
indomptable de la poussée constante de la libido", le masochisme érotique psychique est en mesure
de l'admettre.
- "Dépassement des positions masochistes" (p.34)
L'acceptation de la déliaison du moi ne peut se faire que par le biais d'un masochisme érotique
psychique (sans relation avec un masochisme agi ou avec le masochisme moral). Celui-ci se trouve
dépassé par l'enrichissement de l'intensité de la jouissance.
- Le "gain énorme de plaisir" (p.34)
Le moi accepte la déliaison en raison de la jouissance sexuelle qui l'accompagne.
Conséquences cliniques :
- Le refus du féminin (qui est nécessairement aussi un refus de la différence des sexes) a deux conséquences distinctes pour l'homme et pour la femme :
* pour l'homme : refus de la passivité homosexuelle
* pour la femme : envie du pénis
(Pour rappel : ces deux points de butée étaient réputés indépassables par Freud. La conceptualisation de J. Schaeffer permet de les ranger du côté du pathologique et donc de les penser dépassables).
- Deux autres modalités de refus du féminin :
* Considérer la pénétration comme purement intrusive (p.37) - "angoisse de poussée pulsionnelle"
(p.33)
* Considérer la pénétration comme purement nourricière (p.37) = déni de l'intrusion, ou sexualité
de compromis avec réduction de la valeur effractive. Du genre "la femme n'est qu'accueil",etc...
Creuser en quoi ces deux modalités auraient à voir avec une phobie typiquement féminine (se
souvenir à l'occasion que les théories de l'angoisse freudiennes ne permettent de penser
l'angoisse au féminin).