Je place ici en annexes deux textes. S'ils n'ont pas donné lieu à un exposé conceptuel
et sont ainsi positionnés à part, c'est qu'ils ne contribuent pas à un repérage en positif
du fonctionnement psychique féminin dont ce site se veut l'écho. Ils témoignent plutôt
de son empêchement et de sa façon de trouver des issues à sa déconsidération. Ces issues,
pourtant, témoignent de cette déconsidération. Il ressort donc un certain malaise de la
lecture de ces textes. Néanmoins, ce malaise est aussi le signe que quelque soit le contexte
dans lequel il se déploie, le féminin ne se laisse pas éradiquer. Le premier texte, de Liliane
Fainsilber montre un retour possible du féminin dans le burlesque. Le second, de Sabine
Prokhoris, sans se référer à une disposition spécifiquement féminine, nous donne à voir le
spectacle d'un certain démembrement de l'ordre sexuel, duquel nous soutenons que le féminin
s'expatrie si aisément.
Ces deux textes ont l'avantage de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain : l'ordre sexuel n'est
pas dénié. Ce qui l'excède y est néanmoins présent.
Burlesque
Paradoxalement quand, du côté des hommes, toutes les composantes du complexe de castration
n'ont pas été suffisamment analysées et notamment ce qui concerne leur rapport au père idéalisé,
les femmes se trouvent être en très grande difficulté. Elles ne peuvent pas s'y trouver comptées
en tant que telles. Comptées par rapport au désir d'un homme, en l'occurence par rapport au
désir du psychanalyste.
C'est ce que Lacan a appelé le péché originel de l'analyse. Il est constitué du fait que le
désir de l'hystérique ne peut se maintenir que sous la forme d'un désir insatisfait dans son
lien maintenu au désir de Freud, à ce quelque chose qui pour lui n'a jamais été analysé,
à savoir son rapport au père. Ce péché originel, comme tous les péchés des pères ne peut que
continuer à se transmettre. Il ne peut que se répéter. La fonction de Lacan, comme maître
idéalisé et non pas comme analyste, aux yeux de certains de ses élèves, marquera sans nul
doute de son empreinte plusieurs générations d'analystes. Peut-être quelques chemins,
quelques issues pourraient aussi être cherchées et trouvées du côté des hommes, mais, en
attendant, faute de mieux, du côté des femmes, reste comme seule échappatoire, celle du
burlesque. Cet affect d'ordre esthétique pourra en effet pimenter, au moins dans l'après-coup,
toute son histoire analytique, ses démêlés éventuels avec ses psychanalystes :
Une pointe de burlesque dans l'imaginaire et le phallus y est aussitôt élevé au rang de
signifiant et est mis hors jeu des luttes fratricides.
Une pointe de burlesque dans le symbolique et les dessous de la mascarade phallique y
révèlent une très fondamentale et très cruelle déception, la déception de la demande d'amour
adressée au père. Ce qui y apporte en effet consolation, c'est quand même le fait qu'il n'y a
pas plus de phallus que de beurre en broche.
Une pointe de burlesque dans le réel et le père idéalisé devient un colosse au pied d'argile.
La fonction d'exception du père (il en faut bien un qui échappe à la castration) n'est donc
là que pour marquer en tant qu'interdite la jouissance du corps de la mère et donc autoriser
la naissance du désir.
Avec ces trois pointes du burlesque, une hystérique pourrait donc peut-être réussir à se
compter comme une femme et imprévisiblement comme psychanalyste. Malgré ce péché originel de
l'analyse, le burlesque, faute de mieux, serait donc une des conditions pour que du discours
hystérique puisse naître le discours analytique. Encore faut-il que sa fonction puisse être
repérée.
Cet imprévisible, ce fragile de la position du psychanalyste, rien ne peut le définir si ce
n'est que, désensorcelée de sa position hystérique, elle pourrait alors mettre en jeu
à chaque fois, dans la structure de la névrose de chacun de ses analysants, ce que Lacan
a nommé dans son algèbre, le désir du psychanalyste.
Liliane Fainsilber, La place des femmes dans la psychanalyse
La danse des slips>
Si les frontières se mettent à onduler, ce n'est pas la confusion, pas du tout. Si un ordre
se dissout, ce n'est pas le chaos, c'est une danse qui s'invente. Et réaliser, tout simplement,
cela, aide à vivre, je crois.
Cette invention se gagne aussi contre et avec ce qui, férocement, hait " le mouvement qui déplace
les lignes ". Et cela, dans Good Boy, se joue autour du sexe. Nous dirons ici : du sexe,
objet de cet ordre sexuel dont on ne cesse, références psychanalytiques à l'appui, de nous
rebattre les oreilles, de cet ordre, appelé par Michel Foucault "dispositif de sexualité",
qui veut à toute force circonscrire et fixer l'identité du sexe, et promouvoir enfin la charte,
éminente, des droits et devoirs afférents à cette définition. Qui ne veut pas que le sexuel,
que l'humain, soient trajets, circulations, espaces de métarmorphoses, au risque du difforme :
du non identifié et certifié conforme une bonne fois pour toutes. Good Boy ne contourne pas
l'obstacle, mais s'y mesure, au contraire, sans défi ni déni, dans le déplacement que permet
la puissance d'oeuvre. Moment saisissant, oscillant à chaque fraction de seconde entre angoisse
et burlesque, lorsque, de plus en plus vite, jusqu'à l'essoufflement, le danseur enfilera un
slip par-dessus l'autre ; mais tant et tant de slips qu'à la fin, dûment emmailloté, plâtré
presque, se mouvoir lui sera quasiment interdit. Et contre toute attente, voilà qu'une danse,
à pas ténus, s'esquisse, une danse de gaucherie et de grâce sûre, bouleversante et drôle. Née de
l'empêchement ; présente, diffusant tout doucement l'espace qu'elle dilate, mais pas du tout en
force, juste comme ça. Donc, c'est possible. Et de ce possible matérialisé sans bruit, à même
cela qui lui dénie toute place pour exister, émerge, insistante, une nécessité nouvelle, qui
vient faire pièce à l'impossible, et le défait. Bien sûr, c'est réjouissant. On y repensera,
lorsqu'il faudra se demander comment la psychanalyse peut faire avec et contre l'ordre sexuel,
et la cohorte de ses diktats, qui assignent d'emblée ceux qui s'adressent à elle, puisque aussi
bien c'est dans la trame serrée que tisse le souci de cet ordre qu'elle s'est constituée, et a
ourdi nombre de ses théories. Et pourtant, son pouvoir le plus réel, encore que le plus
invraisemblable, n'est-il pas justement d'en détisser, patiemment, les motifs ? Au risque de
l'inédit ?
Sabine Prokhoris, Le sexe prescrit, Champs Flammarion, p.20-21